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Interview de Rachid Madrane, Ministre en charge de l’Aide à la Jeunesse en Fédération Wallonie-Bruxelles

Rachid Madrane est Ministre de l’Aide à la Jeunesse, des Maisons de Justice, des Sports et de la Promotion de Bruxelles à la Fédération Wallonie-Bruxelles, chargé de la tutelle sur la Commission communautaire française de la Région de Bruxelles-Capitale. Il a répondu à quelques questions que nous nous sommes posées lors de la réalisation du dossier du CALepin de septembre 2016 sur les enfants placés en institution.

Selon une étude, 1 enfant sur 100 vivrait hors de son milieu familial. Comment réagissez-vous à ce chiffre ?

Ce chiffre peut évidemment interpeller. Cependant, cela concerne des situations extrêmement diversifiées puisque cela peut recouvrir tant des enfants en danger ou en difficulté que des enfants porteurs d’un handicap ou souffrant de graves problèmes de santé physique ou mentale. Pour ces derniers, le quotidien de parents est parfois tellement lourd qu’il peut justifier la nécessité d’une prise en charge professionnelle adaptée hors du milieu familial. Si la prise en charge d’enfants en institution résidentielle peut s’avérer indispensable dans certains cas, la philosophie défendue en Fédération Wallonie-Bruxelles est cependant de tenter au maximum d’apporter une aide aux enfants dans leur milieu familial. Cette approche constituait déjà un des axes prioritaires du décret du 4 mars 1991 relatif à l’Aide à la Jeunesse et traduisait la volonté de la Communauté française de s’inscrire résolument dans la lignée des principes de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant de 1989. J'entends respecter cet esprit dans la réforme sur laquelle je travaille depuis plusieurs mois et qui sera présentée au Parlement dans les prochains mois. Concrètement,  sur les 42.000 enfants bénéficiant d’une mesure de l’Aide à la Jeunesse par an, moins de 25% concernent des placements hors du milieu familial.

En Belgique, les institutions travaillent au maximum à conserver les liens de l’enfant avec sa famille naturelle ; n’est-ce pas parfois au détriment d’un parcours de vie épanouissant pour l’enfant ?

Pour les législations internationales comme pour le décret de l'aide à la jeunesse, l'intérêt supérieur de l'enfant est le critère ultime à prendre en compte pour juger de l'opportunité de telle ou telle prise en charge.  En  Fédération Wallonie-Bruxelles, il est clairement affirmé que l'intérêt de l'enfant est dans l'énorme majorité des cas de pouvoir rester en famille, partant du principe que la famille est le milieu privilégié de développement de l'enfant et que la très  grande majorité des parents souhaitent le meilleur pour leur enfant. Certes, tous les parents ne disposent pas toujours de tous les outils pour assurer un cadre de vie propice au développement de leurs enfants.  Mais quand il s'avère nécessaire, à un moment donné, de retirer l’enfant de son milieu familial, le maintien des liens et le rétablissement de conditions permettant la réintégration dans le milieu familial sont des priorités du travail social.  Mais ces priorités ne sont pas des absolus.  Seul l'intérêt supérieur de l'enfant l'est.  Il est évident que dans des cas exceptionnels, la prise en compte de cet intérêt peut conduire à un éloignement durable de la famille d'origine.  Il faut alors être capable de répondre à ce constat dans les meilleures conditions sociales, bien entendu, mais aussi psychologique, de bien-être pour l'enfant.  Notre modèle ne l'empêche pas, bien entendu.  Il en fait, c'est vrai, une solution qui ne doit être envisagé qu'en ayant exclu toutes les autres. Je pense que c'est essentiel pour éviter l'installation sournoise d'une forme d'eugénisme social.  Mais dans les cas, très rares selon moi, je le répète, où la famille n'est manifestement pas en capacité de prendre un enfant en charge, il faut bien sûr tenir compte du ressenti de l'enfant pour le mettre dans une situation la plus sécurisante possible, pour lui donner les possibilités de s'épanouir, tout en lui donnant toujours les moyens de garder un contact avec ses origines, point essentiel à la construction de son identité.  C'est cet équilibre ténu, difficile mais essentiel, auquel travaillent tous les jours les accueillants, professionnels comme famille d'accueil.  Car ceci est vrai tant pour les enfants placés en institutions résidentielles que pour les enfants placés en famille d'accueil.  C'est parfois plus difficile pour les familles d'accueil, qui vivent parfois mal le fait de ne pas pouvoir prendre une place définitive, voire unique pour l'enfant.  Mais tous savent qu'il ne faut jamais mettre l'enfant dans un conflit de loyauté entre famille d'accueil et famille d'origine, sous peine de nuire au développement de sa personnalité et même de prendre le risque d'une rupture.  L'équilibre entre construction d'un environnement sécurisant pour l'enfant, y compris dans le temps, et maintien des racines, se construit différemment pour chaque enfant, pour chaque situation.  Il est au cœur des préoccupations des travailleurs de l'aide à la jeunesse, tant dans les institutions que pour les services encadrant les familles d'accueil.

Le manque de places dans les institutions et le manque de moyens sont souvent pointés du doigt. Le secteur de l’Aide à la Jeunesse est-il sous-financé ?

Ce n’est certainement pas moi qui vous démentirais sur ce point. Depuis mon arrivée à la tête du département de l’Aide à la Jeunesse et après avoir fait un tour complet des différents services, je ne peux que constater, et déplorer, le sous-financement chronique dont souffre ce secteur depuis fort longtemps. À tous les niveaux, que ce soit pour la prévention, les prises en charge résidentielles, l’accompagnement des enfants et des familles, les réponses diversifiées à apporter à la délinquance des jeunes, les moyens manquent cruellement. Je ne serai pas le premier à évoquer la nécessité d'un refinancement à hauteur de plus de 20 %.  J'ai fait examiner attentivement les besoins concrets, et je déposerai incessamment une note au gouvernement suggérant un refinancement progressif, par secteur.  On sait bien entendu la situation budgétaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, mais je pense sincèrement qu'il faut pouvoir aujourd'hui amorcer un mouvement de renforcement, tant pour les travailleurs du secteur public, qui croulent sous la charge du travail psychosocial de plus en plus important, que pour toutes les solutions d'accueil du secteur privé, aujourd'hui insuffisantes.

On manque de famille d’accueil en Fédération Wallonie-Bruxelles, comment remédier à ce problème ?

Oui, c'est tout à fait vrai.  J’avais annoncé dès mon entrée en fonction que je ferais de l’accueil familial une priorité et que je lancerais une grande campagne de recrutement pour sensibiliser le public et l’encourager à se porter candidat à l’accueil d’un enfant en difficulté ou en danger. Je suis convaincu que, lorsque nous devons retirer momentanément un enfant de son milieu familial, la mesure la plus douce – ou en tout cas la plus sécurisante, la moins traumatisante – est le placement en famille d’accueil. Accueillir un enfant en difficulté, c’est l’aider à grandir, à se construire. C’est offrir un cadre familial stable et sécurisant à des enfants dont les parents ne peuvent assurer l’éducation au quotidien. C’est remplir une mission pour une durée incertaine : on ne sait pas pour combien de temps on s’engage. En effet, le placement n’est pas destiné à durer, même si parfois il est nécessaire que l’enfant reste éloigné pendant une longue période  de ses parents.

Alors, comment faire pour sensibiliser le public et inciter les familles à se porter candidates ? Il faut faire connaître l’accueil familial et valoriser l’engagement des familles qui se sont lancées dans cette aventure. C’est la raison pour laquelle j’ai lancé une vaste campagne de sensibilisation, qui se déclinera durant toute la législature et qui s’appuie sur des clips vidéo, des brochures et des affiches, un site Internet, une page Facebook… Mais il faut également agir au travers d’une simplification administrative au bénéfice des familles d’accueil et des services qui les accompagnent. Cela concerne différentes actions qui ont déjà été effectuées ou qui sont en cours de réalisation. Je pense à la réduction du délai de sélection des familles (de 9 à 6 mois), à l’harmonisation du processus de sélection des familles, à la simplification administrative en matière de frais et d’indemnités, à un système de délégation de l’exercice des attributs de l’autorité parentale de la part des parents au bénéfice des familles d’accueil…